Seule la victoire est belle

Interview de Jo-Wilfried Tsonga, journal « l’Equipe 12/06/2013 » après sa défaite contre Ferrer en ½ finale de Rolland Garros: « Je me tue tout seul ».


Question : la pression extérieure très forte n’a-t-elle pas joué ?

Réponse Jo-Wilfried Tsonga : « j’étais loin de tout ce qui pouvait se dire sur moi….tout ce qui se disait à coté, j’ n’en avais même pas conscience…je suis complétement coupé du monde pendant Rolland-Garros. Tout ce qui est extérieur ne me touche pas, et je fais attention à ce que rien ne puisse percer mon rideau. La seule pression que j’ai, c’est celle que je me mets !!!

Question : est-ce que vous ne vous en mettez pas trop justement ?

Réponse Jo-Wilfried Tsonga : je m’en mets beaucoup trop. J’essaie de m’améliorer, mais je suis comme ça. Je suis trop perfectionniste. Je veux faire trop bien, et cela génère de la frustration que j’ai ensuite un peu de mal à gérer. Je m’engueule. C’est comme si j’avais une double personnalité. Il y a un gars qui parle à un autre gars, mais c’est la même personne.

Question : la pression est donc un frein et un moteur ?

Réponse Jo-Wilfried Tsonga : exactement. C’est un moteur qui m’a permis d’atteindre certaines choses dont je n’aurai pas rêvé après ma blessure au dos ; en même temps, ça me dessert car je suis parfois trop dur avec moi et je me tue tout seul

 

 

Analyse de Christophe Bernelle (psychiatre, 170e joueur mondial en 1983) : « l’erreur que Jo a commise, erreur qu’un Nadal n’a jamais faite de sa vie, c’est qu’il ne s’est pas donné le droit de perdre ce match contre Ferrer. Quand Nadal dit « je peux perdre » avant un premier tour à Rolland Garros, il y pense vraiment. Jo est arrivé contre Ferrer avec le masque, comme obnibulé par l’idée que c’était la chance de sa vie. Il n’y a pas d’âge pour améliorer le mental. »

Comparons à ce qui se passe en entreprise : exemples recueillis auprès d’environ 1000 personnes sur les 100 dernières sessions de formation que j’ai animées sur ce thème (10p/session)

Globalement, la perception des managers et des collaborateurs est :

Sous la pression ils doivent tous se comporter comme des sportifs de haut niveau : toujours plus vite, plus performants, plus efficaces, plus compétitifs, on les challenge sans cesse et sans relâche, sans forcément les stimuler de la manière qui leur convient, et encore moins les reconnaître et les récompenser

Par quoi s’exprime cette pression : viennent le plus souvent des facteurs tels que :

  • Exigence de résultats et management uniquement centré sur le résultat
  • Charge de travail en un temps record
    • Faire toujours plus avec moins de moyens et de ressources :
    • Aller toujours plus vite, tout est toujours urgent, pour tout de suite
  • Le sentiment d’insécurité intérieure, lié à l’incertitude
    • Avancer sans visibilité, sans savoir où va l’entreprise
    • La peur du lendemain, menaces à l’emploi
    • La gestion des imprévus
    • Des demandes (« ordres ») contradictoires, qui changent sans arrêt : pas plus tôt engagé sur une tâche ou une mission, qu’il faut l’arrêter, pour en démarrer une autre, sans en comprendre le sens, ou l’utilité, dans le cadre d’une décision menant éventuellement dans une autre direction que celle prise la veille.
  • Les exigences relationnelles, et ses effets émotionnels : de plus en plus de chefs se comportent comme des despotes autoritaires, sans foi ni loi , qui instrumentalisent, voire manipulent les collaborateurs pour assouvir leurs ambitions et servir leur carrière
  • Les conséquences du management sur l’ambiance dans l’équipe où l’exigence de performance se traduit par une compétition entre les hommes et des comportements individualistes, qui prennent le pas sur l’émulation et la solidarité collective

Un premier constat est qu’il s’agisse de Tsonga, d’une équipe sportive de foot ou de rugby par exemple, ou qu’il s’agisse des salariés en entreprise, le premier facteur de pression est plus la manière dont les dirigeants managent l’exigence de performance, que dans cette exigence elle-même. La pression est plus dans le COMMENT que dans la QUOI.

Le second constat est donc que le résultat de cette exigence de performance dépend en premier lieu de la manière dont les gens se managent, en lien avec la manière dont ils sont managés.

Autrement dit, avec une demande identique, on peut générer des réactions différentes selon les personnes selon la manière dont elles le reçoivent

Notre propos du jour n’est pas de faire une leçon de leadership aux managers, afin de leur permettre d’améliorer leur approche pédagogique, et de l’individualiser aux besoins de chacun. C’est une approche et une démarche sur laquelle je reviendrai dans un prochain article

Notre propos du jour est de permettre à chacun de s’approprier une démarche mentale et des outils, qui permettent de gérer la pression de l’environnement avec sérénité, et d’abord de ne pas s’en rajouter. Bref, de ne pas suivre l’exemple de notre ami Tsonga, le jour de son match contre Ferrer

Ce qui nous amène à notre troisième constat : les solutions qui nous permettaient de gérer pression et stress il y a encore quelques années, ne sont plus celles qui nous permettent de nous adapter et répondre aux enjeux de performance dans les entreprises d’aujourd’hui. Puisque l’on nous prend pour des « sportifs de haut niveau », sans pour autant nous considérer et nous apprécier comme tels d’ailleurs, faisons appel à des solutions utilisées par les sportifs de haut niveau, pour gérer efficacement cette pression, et être toujours prêt le jour J, le moment du match…

Quelles sont ces solutions ?

Il existe deux niveaux de solutions :

Les solutions sur le court terme :

Elles ont pour vocation de produire un effet d’apaisement immédiat, et d’empêcher les réactions automatiques, que nous pouvons ensuite regretter, et qui peuvent nous nuire. Ces outils permettent de gérer une situation dans son instantanéité, le « ici et maintenant », avec pour finalité d’avoir une réaction mentale, émotionnelle, physique, qui permette de produire un comportement et une action la plus satisfaisante donnée, dans un espace-temps raccourci, de l’ordre de quelques secondes à une ou deux minutes.

Il s’agit par exemple de répondre de manière appropriée, à un supérieur hiérarchique, à un collègue ou client, de trouver la parade à une remarque désobligeante…ces outils, utilisés de manière récurrente, deviendront des réflexes, qui nous permettront de prendre conscience que nous sommes maintenant capables de faire preuve de réactivité sans encaisser la pression, mieux en la retournant d’où elle vient

Les solutions sur le moyen et plus long terme :

Elles ont pour vocation de nous permettre de nous détacher de facteurs, qui, avec le temps, ne produisent donc plus les mêmes effets chez nous. Ce qui nous mettait en colère ne provoque plus qu’une indifférence polie. Exemple : alors que nous nous mettions la pression de battre notre adversaire au tennis (comme Jo), et que la défaite nous mettait en rage, nous en acceptons maintenant la possibilité ; du coup, nous maîtrisons mieux nos énergies mentales, émotionnelles, et physiques, et nous jouons relâché, et donc mieux. Et nos chances de gagner augmentent.

C’est ce travail qu’ont effectué les Nadal, Fédérer.

Le culte de l’acceptation, et du détachement, permet l’apaisement émotionnel, le relâchement mental, l’absence de tension corporelle…nous sommes dans la fluidité …le flow, comme le nomment les sportifs de haut niveau…dans une bulle où rien ne peut nous atteindre et nous toucher …et pourtant, nous sommes toujours au contact des autres…et surtout nous sommes alors capables de donner le meilleur de nous-mêmes…Mon premier entraîneur me le répétait tous les jours, c’était son leitmotiv : tu ne pourras gagner et apprécier la victoire, que lorsque tu auras accepté l’idée de la défaite…Savoir gagner, c’est d’abord savoir perdre.

Ces techniques et méthodes viennent donner du sens à ces outils, pour nous permettre de trouver nos solutions sur le long terme, et de prendre du recul sur les situations qui étaient pour nous des facteurs de pression plus ou moins importants.

Nos solutions diffèrent parce que nous ne sommes pas égaux devant la pression, et que la baguette magique n’existe pas. A chacun de trouver celle qui lui convient…Il s’agit d’utiliser le bon outil au bon moment, en fonction de notre personnalité, de nos perceptions de la situation, du contexte.

L’outil n’est rien sans la main qui s’en sert. Ce n’est pas parce que nous avons la même raquette que Tsonga, que nous devenons capables de jouer comme Tsonga. En matière de gestion de la pression, nous sommes acteurs de nos propres solutions

 

Prendre du recul, c’est un processus en cinq étapes :

  1. Identifier quels sont nos facteurs de pression, et mesurer les effets qu’ils produisent sur nous
  2. Faire le lien entre ces facteurs de pression externe, et la pression que chacun y associe ou y rajoute (comme Tsonga, quelle pression nous mettons-nous en plus de celle qui vient de l’extérieur?)
  3. Désactiver les mécanismes réactionnels pouvant se retourner contre nous, et les renvoyer d’où ils viennent (croyances). Il est fondamental de dépersonnaliser les enjeux relatifs à la satisfaction de besoins inconscients pour se focaliser sur les dimensions objectives de la situation
  4. Activer les mécanismes qui nous permettent de faire de ces sources et facteurs une énergie positive qui nous pousse à l’action efficace (quelle est la réalité de ces facteurs extérieurs, sinon l’idée que nous nous en faisons ?)
  5. Ancrer ces ressources au long terme pour acquérir le bon niveau de détachement au bon moment, et ne se soucier que de l’instant présent : la projection sur d’éventuelles conséquences, n’est que le fruit de notre imagination qui nous projette dans une dramaturge du futur, aussi improbable qu’imprévisible, puisque le futur nous est toujours inconnu.

Ces outils, vous voyez régulièrement les sportifs les utiliser :

  • La routine : Nadal, lorsqu’il effectue toujours la même série de gestes avant son service :
  • La visualisation : la perchiste russe, recordwoman championne du monde et olympique Insibaïeva, qui s’isole dans sa tente-bulle avant chaque saut, et effectue ce saut dans sa tête :
  • L’ancrage physique : Tony Parker, qui sort la langue au moment de tirer son lancer-franc
  • La respiration : Tiger Woods, pour évacuer les tensions, avant un swing ou un putt

Tous ces sportifs ont en commun de se concentrer sur soi, et de s’occuper de ce qui dépend d’eux : pas de l’adversaire, du vent, du public.

Concernant la vie en entreprise, un élément important est à rajouter : il s’agit de la capacité à désamorcer les tentatives de manipulation, ou de passage en force (parfois des supérieurs), en posant des limites claires sur ce que vous êtes prêt à accepter, et ce que vous n’accepterez jamais. Il s’agit de positionner le curseur au bon endroit au bon moment, par une communication affirmée et assertive, ne donnant pas de prise à son interlocuteur.

Enfin, dernier élément permettant de mieux réguler sa pression personnelle, est de soigner son organisation et sa préparation pour optimiser son efficacité

En synthèse, lors de la formation « Agir efficacement sous pression», vous apprendrez à appliquer et commencerez à vous entraîner aux REGLES d’OR pour adopter le comportement approprié en situation de pression :

Règle N°1 : rester centré sur soi, et agir sur ce qui dépend de soi, et ne pas essayer de changer ce qui ne peut l’être (l’autre ?) : accepter la réalité

Règle N°2 : se concentrer sur la manière de faire, méthode ou processus, pas sur le résultat, qui ne devient qu’une conséquence. Il s’agit de trouver l’équilibre entre la force de l’engagement (sur l’action) et celle du détachement (du résultat)

Règle N°3 : ne pas dépendre du regard des autres, de la peur d’être jugé, humilié, rejeté. Il s’agit de dédramatiser, relativiser les véritables enjeux

Règle N°4 : se mettre dans sa bulle ; « bulle de détente couleur : inspirer en pensant à une couleur qui représente le bien-être ; bloquer sa respiration, fermer les yeux et se représenter cette couleur ; expirer en diffusant la couleur dans tout son corps ; 5 fois de suite

Règle N°5 : ralentir/se resynchroniser avec ses rythmes : la vitesse est le mode de reconnaissance des années 2000 ; associée à l’action, elle nous fait sortir du présent en procurant des sensations très addictives : elle dissout momentanément l’anxiété, la sensation de vide, procure un sentiment de toute puissance

Apprendre à mettre au même rythme l’esprit et le corps. Lorsque l’esprit ne va pas plus vite que le corps, le neo-cortex ralentit, et les 3 cerveaux sont au diapason, en harmonie ; resynchronisées, nous sommes plus lucides, détendus, attentifs

Il s’agit d’apprendre à se centrer sur le présent.

Règle N°6 : apprendre à couper

Instaurer des SAS : frontières entre vie privée/sociale et vie personnelle

Apprendre à quitter sa tenue de travail (coupure symbolique) sitôt de retour chez soi, et se rendre disponible pour ses autres rôles

Publié dans Management

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